La princesse et le pêcheur

 

Il était une fois un pêcheur, ni cossu, ni tout à fait pauvre ; jeune et portant la moustache retroussée - vous voyez ca d'ici - il avait fière mine. Quand il venait offrir son poisson à la cour de l'empereur, la jeune princesse le faisait appeler, lui achetait le tout et lui en payait dix fois le prix.

Notre ami avait pris goût à l'argent ; chaque fois qu'il avait fait bonne pêche, il passait à la cour et jamais, la fille d'empereur ne refusait d'acheter du poisson quand c'était lui qui l'apportait.

Un beau jour, en lui payant son dû, elle lui serra légèrement la main ; le pêcheur rougit comme une betterave et baissa les yeux à terre après avoir répondu par un regard très tendre, car il avait bien compris qu'elle lui en fournissait tout exprès l'occasion.

Puis il se mit à lui faire un brin de cour, en prenant grand soin de ne pas dire de sottises.

Un autre jour, comme elle lui achetait son poisson, il remit sur le tapis le sujet brûlant et lui fit savoir, par mainte allusion, qu'il l'avait bien entendue et que le feu qui consumait son propre coeur répondait au sien.

Quelques jours plus tard, l'entretien se prolongeant, la princesse apprit qu'il était garcon, ce qu'elle apprécia tout autant que les réponses qu'il lui fit fort à propos ; aguichant comme il l'était, voilà notre fille d'empereur amoureuse pour de bon ; cela fit qu'elle lui donna une bourse bien garnie, de quoi s'acheter habits présentables, et qu'elle lui enjoignit de venir lui rendre visite à la cour.

Ayant fait l'emplette de vêtements princiers, le pêcheur les endossa et vint se montrer à la princesse. Peu s'en fallut qu'elle ne le prenne pour un autre, car il n'était jusqu'á sa dèmarche et à son aspect qui ne fussent ceux d'un grand boyard.

En fin de compte, incapable de contenir plus longtemps le feu qui lui dévorait le coeur, elle lui declara qu'elle voulait l'épouser.

Le pêcheur se rendait bien compte qu-un si beau morceau n'était pas fait pour lui ; il n'en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles, mais quand la princesse l'eut persuadé qu'elle ne plaisantait pas, il se déclara d'accord, bien qu'à vrai dire, il lui en rêstat quelque doute et comme une sorte de gêne.